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La Courtine 1917
Lumière sur les évènements survenus en 1917

Site de l’association La Courtine 1917 .À la mémoire des 10000 soldats russes de la première brigade internés au camp de La Courtine du 26 juin au 19 septembre 1917 . Ils y furent militairement réprimés , eux qui s’étaient mutinés contre la poursuite de la guerre , exigeant leur rapatriement en Russie révolutionnaire .

Publications de novembre 2012 , notamment dans le magazine russe « SVOÏ »

par Christophe
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« La Présence russe en Limousin. Passé et Présent »

Article paru dans le n°12 du magazine russe « SVOÏ »

Version en ligne du magazine SVOÏ

publié en novembre 2012
Traduction en français par Emilie Clauzure et Danièle Carrance

Le Limousin, situé au nord-ouest du Massif central, comprend trois départements : la Haute-Vienne, la Corrèze et la Creuse. Limoges, capitale de la porcelaine, centre universitaire, patrie du peintre Auguste Renoir, est la principale ville de la région. Outre la porcelaine et les activités traditionnelles : agriculture, élevage, mégisserie et imprimerie, les secteurs de l’uranium, de l’appareillage électrique et des constructions mécaniques sont les principales industries. En pointe, la Technopole ESTER est un pôle de recherche en céramique et micro-ondes. La région a donné son nom à la race locale de bovins « la célèbre limousine » et au modèle d’automobiles de-luxe, "la limousine".
Politiquement, le parti socialiste occupe une position prépondérante. En Corrèze, la petite ville de Tulle avec ses seize mille habitants a servi de rampe de lancement au Président actuel de la France, François Hollande, président du Conseil général du département et maire de Tulle pendant de nombreuses années.
La présence culturelle russe en Limousin au cours des deux dernières décennies est liée, dans une large mesure, au festival de cinéma « Les rencontres de Limoges avec le cinéma russe ». Ce festival est l’un des ciné-forums, dont le public français est friand, qui entraîne dans son orbite les centres intellectuels et les réseaux de cinémas des villes du Limousin, telles Brive la Gaillarde, Ussel ou Tulle. Une question revient assez souvent : pourquoi y-a-t-il en Limousin cet intérêt durable pour la Russie, la culture russe et le peuple russe ? Pourquoi le cinéma russe s’est-il enraciné en Limousin au fil des vingt dernières années et promet-il d’y rester dans les années à venir ? À la différence d’autres régions, par exemple, le Grand Paris et la Côte d’Azur, il n’y a pas ici de diaspora russe, ce qui aurait pu être une explication.
La réponse est probablement à chercher ailleurs : pendant la Seconde Guerre mondiale, le Limousin fut un foyer actif de résistance antifasciste. Ici le souvenir des "maquis" et de la tragédie d’Oradour est toujours aussi vif. L’association d’amitié France-URSS, devenue ’Amitié France-Russie » et « Droujba » est particulièrement active. Le Limousin a répondu à la reconstruction en URSS par un puissant renouveau de l’intérêt pour l’étude de la langue russe, qui est enseignée dans les meilleurs lycées de la région : Lycée Renoir et lycée Saint Jean à Limoges et de Tulle. Les brillants professeurs Evelyne Segard, Georgette Crespin, Didier Dupuis ont donné à des promotions entières de jeunes Français une connaissance solide de la langue et de la littérature russes. Les cinéastes russes les plus connus ont été invités au festival de Limoges lors de ses éditions précédentes : V. Abdrachitov, P.Todorovski, V. Motyl, G. Polok. A. Khrjanovsky, A. Echpaj, A. Smirnov, E.Tsymbal, O.Yankovski, A. Demidov, I. Mouravev, E. Simonov, ainsi que de jeunes metteurs en scène et les acteurs V.Todorovski. E. Souni, I. Golovnev, D. Ekamasov, M. Mestetski, M. Segal, G. Smirnov et plusieurs autres. Au total pas moins de 250 personnes.
Dans le cadre de chaque festival les cinéastes ont eu l’occasion de découvrir les curiosités de la région : cratère de Rochechouart, lac de Vassivière, plateau de Millevaches (c’est-à-dire, mille sources), haras du domaine de Madame dе Pompadour, favorite du roi, mémorial d’Oradour-sur-Glane.
Mais, simple hasard, jamais l’itinéraire de ces excursions n’est passé par la petite ville de La Courtine, bien que celle-ci se trouvât sur le trajet Limoges-Ussel, lors que les délégations russes en étaient à un jet de pierre. Pourtant La Courtine représente peut-être l’argument le plus historiquement signifiant pour comprendre la source de l’intérêt durable pour les Russes et la Russie. Cet intérêt remonte à l’histoire de la Première guerre mondiale. Jusqu’au dernier festival de 2012, les évènements, liés à la présence des troupes russes d’avril à décembre 1917, n’étaient guère connue du public mais soudain, les amis français et les partenaires se sont mis à en parler. L’inauguration d’une stèle le 16 septembre 2012, témoignant de la présence de troupes russes à La Courtine, a remis le sujet au premier plan. Ce monument à la mémoire des soldats russes transférés en ce lieu, a été élevé pour le 95ème anniversaire des événements qui sont devenus l’histoire de nos peuples.

LA COURTINE - le village.

Le corps russe expéditionnaire.
En 1916-1917, la Russie étant aux côtés de la France dans la coalition alliée, contre les Allemands, lui fournit un corps expéditionnaire formé de quatre brigades (2 en France, la première et la troisième, et 2 sur le front d’Orient), soit quarante mille soldats et officiers. Echangés contre la livraison d’armes à la Russie, 20 000 hommes furent envoyés en France sur ordre impérial, en réponse à la demande instante du commandement français. La première brigade spéciale d’infanterie, partie de Vladivostock en mer du Japon, arriva à Marseille fin avril 1916 au terme d’un interminable périple de soixante jours. Les trois autres brigades partirent d’Archangelsk et débarquèrent à Brest, Nantes et La Rochelle. Les troupes furent accueillies avec enthousiasme à Marseille et à Paris.
Les régiments russes en 1916.
Les troupes furent envoyées en Champagne, du côté de Mourmelon où elles firent preuve d’un courage remarquable. A plusieurs reprises, le commandement français proposa des combattants russes dans l’ordre des décorations, ce qui témoigne de leur héroïsme et de leur maîtrise militaire. Le maréchal Foch écrivit : « Si la France n’a pas été effacée de la carte de l’Europe, c’est avant tout à la Russie que nous le devons... ». Mais ils subiront aussi de lourdes pertes, sacrifiés à l’étranger par la Mère Patrie. Leurs tombes sont dispersées dans toute la France. Le plus grand cimetière militaire russe (plus de 1000 noms) se trouve près de Mourmelon.
L’écho de la Révolution de février 1917.
Les événements de février 1917. Ils ont eu des conséquences sur les troupes russes se trouvant en France. Dans leurs rangs, furent créés « des comités de soldats ». Une scission se produisit entre ceux qui restaient fidèles au serment et ceux qui étaient partisans du Gouvernement provisoire et de sa rhétorique révolutionnaire. La principale exigence des « comités/soviets » était le retour immédiat en Russie. Une multitude d’agitateurs pacifistes, propagandistes, anarchistes, bolchéviques et cadets incitaient les soldats à la désobéissance. Les officiers ne savaient comment réagir à la tenue des meetings. Le désarroi général et le relâchement de la discipline gagnaient les rangs. Le commandement français se heurtait, sur son propre territoire, au problème d’une formation étrangère mal dirigée. La situation atteignit un point critique en avril 1917, quand les alliés lancèrent, sous le commandement du général Nivelle, l’offensive tragique du « Chemin des Dames ».
Le corps russe expéditionnaire y fut jeté dans l’enfer de la soi-disant bataille de l’Aisne (nom éponyme de la rivière Aisne). Ce terrible épisode, qui a entraîné des pertes immenses (plus de 100 000 hommes périrent en quelques jours) pour l’Entente, sera l’un des plus grands désastres de la guerre. On l’appela « l’abattoir de Nivelle ». Sur toute l’étendue du front, soit 90 kilomètres de Reims à Soissons, la Coalition qui mobilisa jusqu’à 1,5 millions de jeunes gens, subit un effroyable revers. Le seul succès local eut lieu dans le secteur où combattaient les deux brigades russes mais ce fut au prix de 5183 tués, dont 70 officiers. La défaite cuisante et les milliers de morts provoquent la multiplication des meetings chez les Russes et renforcent leurs exigences de rapatriement dans le pays natal. Pour brider les humeurs révolutionnaires et remettre de l’ordre, le 20 avril le commandement français prend la décision de retirer les soldats russes du front et de les conduire à l’arrière. Au début de juin les deux brigades, en partie décimées, arrivent en Limousin, au camp militaire de La Courtine à 100 km à l’est de Limoges. A leur arrivée, elles comptaient près de seize mille soldats, mille chevaux, la fanfare divisionnaire et un ours, surnommé "Michka" ("Compatriote"), amené de Russie en 1916. Cette parenthèse dépaysante, dans le calme d’une province qui n’avait pas connu d’hostilités depuis le 16ème siècle, dans une bourgade d’environ mille habitants, s’est transformée en "point chaud" historique, flamme qui brûle depuis déjà 95 ans.
L’insurrection de La Courtine
Juin–août 1917. Dans le camp les meetings reprirent. « Le Conseil Temporaire divisionnaire des députés de soldats » ou « Soviet » fut élu, avec à sa tête le caporal Yann Baltaïs puis vers la fin de la révolte, l’irréductible jeune sous- officier (pour certains, simple soldat) Afanassi Globa. Les soldats, à l’appel des comités refusèrent nettement de participer à l’entraînement militaire. Le manque d’occupation et l’alcool favorisaient débauche et anarchie (ce fait est contesté par plusieurs historiens). La désobéissance se développait aussi bien au niveau du commandement suprême que dans le corps des officiers divisionnaires. Il n’y avait pas plus unanimité entre ceux-ci qu’entre les soldats des deux brigades. La première, comprenant en majorité des ouvriers de Moscou et Samara, campait fermement sur la position de la désobéissance et exigeait le retour en Russie. La troisième brigade, formée de paysans de la province de Perm, restait loyale, prête à servir et se soumettait aux ordres du Gouvernement provisoire. Ainsi, se formèrent deux camps hostiles. Le représentant du Gouvernement provisoire des troupes russes en France, le major-général Zankeievitch et le Commissaire militaire du Gouvernement provisoire russe E.I. Rapp parvinrent à diviser les deux groupes. A la fin juin, la troisième brigade fut séparée de la première et installée dans un autre camp à Felletin avant d’être transférée à celui de Courneau non loin de Bordeaux. Sept mille hommes, y compris tous les officiers, quittèrent La Courtine. Parallèlement, le gouvernement français, par ses canaux diplomatiques à Petrograd, négociait avec le ministre Terechtchenko du rapatriement des brigades en Russie. Outre sa gratitude pour l’aide apportée par les troupes russes aux Alliés, la France était prête, à partir du mois d’août, à affréter des navires pour l’évacuation progressive de la première brigade. Cependant par le télégramme du 14 août signé Kerensky, le Gouvernement provisoire opta pour la répression : suspension de la solde, réduction des rations alimentaires, rétablissement de l’ordre dans le camp. Un Ultimatum fut envoyé aux 8 500 "rebelles" avec ordre de rendre les armes et de se mettre en formation de marche. Les insurgés refusèrent de se soumettre. L’épreuve de force, à l’évidence, se rapprochait.

L’assaut et la répression

Le général Zankeievitch et le Commissaire Rapp notifièrent les ordres et les plans en vue de l’assaut du camp, fixé au 4 septembre. Des troupes françaises fortes de six mille hommes l’encerclèrent. La deuxième brigade Spéciale d’artillerie du général Beliaev, se dirigeant vers le front de Macédoine, appelée en renfort, prit part à la répression du camp rebelle.
On tenta encore une fois des négociations avec les révoltés par l’intermédiaire d’une députation des 3 équipes loyales du « Comité de soldats » et des combattants-artilleurs. Après leur échec, les révoltés chassèrent la députation, convaincus que l’assaut n’aurait pas lieu et que leurs exigences seraient satisfaites. Dès lors le détachement russe se prépara à la répression et s’installa sur les emplacements de combat, fort de 2500 baïonnettes, 32 mitrailleuses et 6 canons. Le 14 septembre le commandement russe lança le dernier ultimatum : remise des armes et reddition totale. Les insurgés refusèrent néanmoins de se soumettre.
Les deux derniers jours avant l’assaut, les 14 et 15 septembre, l’abbé Laliron – le prêtre de la petite église de La Courtine- se porta volontaire (comme médiateur) pour une mission pacificatrice. A une ou deux reprises il se rendit dans le camp, transmettant les lettres d’insurgés au commandement français, indiquant aux insurgés les points où les canons étaient dirigés sur eux, garantissant la sécurité à ceux qui se décideraient à quitter le camp avec lui. Mais les insurgés ne répondirent pas à cette sollicitation car ils étaient unis et devaient résister ensemble. Les efforts de l’Abbé furent vains, il quitta le camp le 16 septembre et au point du jour servit la messe, à laquelle étaient présents de nombreux officiers français et russes.
Le 16 septembre à 10 heures du matin le premier coup de canon annonça le début de la tragédie. Les insurgés y répondirent en entonnant "la Marseillaise" accompagnés de la fanfare. L’après-midi, à 14h45, le canon envoya encore une salve. Les chants se turent. Puis le canon gronda heure après heure, ménageant seulement une pause pour laisser sortir du camp ceux qui le désiraient mais il y en eut très peu. Le 17 septembre au petit matin, environ 200 personnes sont sorties du camp. Les insurgés (environ 120 combattants), repliés dans le bâtiment du cercle des officiers répondaient au déluge de boulets de canon (à la canonnade ininterrompue) par le feu des mitrailleuses. Parmi eux il y avait des membres des comités de soldats, y compris leur chef Globa. Le pilonnage du camp dura trois jours jusqu’au matin du 19 septembre où les tirs cessèrent et les derniers mutins, au nombre de 53, se rendirent.
C’était la fin de la résistance. Selon les chiffres officiels, sur les 8 515 soldats à La Courtine (selon d’autres données, 8 383), les pertes du côté des insurgés se montèrent à 8 tués et 44 blessés officiellement d’après le gouvernement Kerenski mais certainement beaucoup plus d’après d’autres sources, 90,200, 400 et même 1000. 92 mutins (81 selon d’autres sources) furent arrêtés. Globa, au milieu d’un petit groupe tenta de s’échapper, mais il fut arrêté par une patrouille russe de trois uhlans. A La Courtine, également, habitait sa maîtresse française.
Les soldats arrêtés furent conduits à la prison militaire de Bordeaux, où ils furent traduits en justice et emprisonnés. Puis le groupe des « irréductibles » fut déporté sur la minuscule Île d’Aix, dans l’océan atlantique sur la côte nord-ouest de la France. Les soldats russes furent incarcérés dans les sous-sols d’un fort imprenable, construit sur ordre de Napoléon Bonaparte et transformé en prison. Il est curieux de remarquer que l’histoire a joué une mauvaise plaisanterie à l’empereur car c’est là qu’il fut transféré le 7 août 1815 avant d’être expédié par les Anglais sur l’île de Sainte Hélène, pour son dernier voyage.
A La Courtine il restait 7 800 soldats. Ils furent répartis en 19 compagnies spéciales de renfort non armées, de 400 hommes chacune, surveillés par les forces françaises. La majorité des soldats n’acceptait toujours pas de se soumettre au pouvoir militaire français et demandait le rapatriement au pays natal. Les Français opérèrent alors le filtrage des prisonniers selon trois catégories : celle des volontaires au front ; celle qui formerait une main-d’œuvre de l’armée, sur les lignes et aussi à l’arrière ; enfin, celle des réfractaires, passible des travaux forcés en Afrique du Nord. Le 11 novembre, deux mois après la répression de l’insurrection, de nouvelles échauffourées éclatèrent à La Courtine. Elles furent vite réprimées par les Français et des meneurs furent déportés dans les carrières d’Algérie. Le 20 novembre le camp de La Courtine était vidé et bientôt s’y installèrent les troupes américaines.
Voilà, chronologiquement, le déroulement de la tragédie de la Courtine dont les échos ont réverbéré tout au long du vingtième siècle. En mai 1918, Globa, chef de la révolte et le groupe des réfractaires furent transportés de la prison de l’île d’Aix
à Beloostrov en Finlande, alors, où ils furent échangés contre un groupe de Français convaincus d’espionnage à l’encontre de la Russie soviétique. Ils étaient attendus par le Commissaire du peuple D.Z. Manouilsky.
La France retint les soldats russes en otages jusqu’en 1920, date où le gouvernement bolchevique obtint leur retour en Russie. Des vingt mille hommes du corps expéditionnaire initial, la Russie ne sait combien exactement périrent au cours de l’insurrection de La Courtine. On peut seulement constater avec affliction qu’en septembre 1917, en France, éclatèrent les premiers coups de feu de la future guerre fratricide qui se propagea bientôt dans toute la Russie. Pour la première fois au XX siècle, les soldats russes tiraient sur des Russes. A La Courtine, il n’y eut ni vainqueurs, ni vaincus, seulement le signe précurseur de la guerre civile, blessure ouverte de l’histoire russe où tous les Russes se sont impliqués, qu’ils aient été patriotes ou révolutionnaires.

« Les Courtiniens célèbres »

Dans le camp de La Courtine, parmi les insurgés, se trouvait un caporal de la 1ère équipe Spéciale, Rodion Malinovsky.

Rodion Malinovski

Ultérieurement au cours de sa carrière, il recevra les distinctions militaires les plus prestigieuses ; en particulier, Il sera nommé deux fois « Héros de l’Union soviétique », deux fois « Croix de guerre » (France), Chevalier de Saint-Georges et de la Légion d’Honneur. Chef du comité des députés de soldats pour sa compagnie, pendant le bombardement du camp, il fut blessé et soigné dans un hôpital avant d’être déporté dans un camp disciplinaire en Algérie où il travailla pendant 2 mois dans les carrières. Il s’en extrait, en saisissant l’occasion, proposée par le gouvernement français, de servir dans la Légion étrangère, division marocaine. A la fin de la Première guerre mondiale R. Malinovsky aurait même participé au défilé sur les Champs Elysées à Paris. On le retrouve en Russie en 1920 où, présentant à la patrouille de frontière un livret de soldat en français, il est sur le point d’être fusillé comme espion des Gardes blancs. Il rejoint l’armée rouge et se bat avec distinction en Sibérie. Par la suite, R. Malinovsky joue un rôle-clé dans les guerres et les vicissitudes de son pays. Ses hauts faits militaires sont couronnés par la promotion suprême dans l’ordre des Maréchaux de l’Union Soviétique et par la fonction de Ministre de la Défense.
De l’autre côté des barricades, en exact contrepoint, se trouvait Nicolas Goumiliov, le poète, l’intellectuel, le lion laïque, le voyageur, l’officier. Pendant toute la durée des évènements de La Courtine, Nicolas Goumiliov, sous les ordres du commissaire militaire E. Rapp, s’y trouve impliqué et partie prenante dans la répression de la révolte. Avec lui, il visite les camps de La Courtine, de Felletin et de Courneau (accompagnant probablement là-bas la 3ème brigade restée « loyale »). Selon des témoignages, le 16 septembre au moment du premier coup de feu, il observait à la lorgnette l’éclatement du premier obus et s’exclama : « Accorde ton pardon, Mon Dieu, à la Russie et aux imbéciles russes ». Conformément aux devoirs des fonctionnaires, N. Goumiliov écrivait les textes des ordres et des plans d’action. En tant que participant direct des événements, il a exposé en détail à Terechtchenko, ministre de la Guerre, sous forme de bref aperçu chronologique, les désordres survenus dans les troupes, les mesures prises et les résultats obtenus par le commandement. Le 20 septembre, N. Goumiliov était déjà de retour à Paris, où s’apprêtait à son départ en Russie le lieutenant Mikhaïl Toukhatchevski qui s’était évadé des prisons allemandes. N. Goumiliov rentra à Petrograd au printemps 1918 et, selon l’arrêt du 24 août 1921, il fut fusillé par les bolcheviques.
Mémoriaux aux armées russes en France
L’histoire a fait volte-face. Personne, pratiquement, ne se rappelait, ni en France, ni en Russie, l’exploit des soldats et des officiers russes sur le front occidental lors de la Première guerre mondiale. En France la tragédie du corps expéditionnaire russe fut soumise à un long oubli, probablement à cause du sentiment de honte lié à la laideur du traitement et de la répression infligés à des Alliés d’hier qui proclamaient des slogans révolutionnaires. En Russie (URSS) à cause de l’idéologie de rejet liée à tout ce qui relevait de « la question blanche » et à la période tsariste de l’histoire contemporaine.
Cependant, l’opinion publique russe en France, y compris celle de « l’Union des officiers du corps expéditionnaire », s’est efforcée en 1937 de perpétuer la mémoire des armées russes à Mourmelon. À côté du Musée de la Première guerre mondiale et du cimetière russe, où sont enterrés plus de 1000 de nos combattants, fut érigé le monument de la Mémoire, œuvre de l’architecte et peintre russe, Albert Alexandrovitch Benois.
Quatre-vingt-dix ans plus tard, le 4 septembre 2010, dans le bastion historique de La Pompelle, au sud-est de Reims, fut inauguré le monument à la mémoire des soldats du corps expéditionnaire russe pour leur héroïque courage lors des batailles de septembre 1916 et d’avril 1917 (dont la sanglante bataille de l’Aisne). Cette initiative a été prise dans le cadre de l’année croisée France-Russie. C’est l’actuel ambassadeur de Russie en France, Alexandre Orlov qui a inauguré ce mémorial. Le maire de Reims, Madame Madeleine Hazan a déclaré : « Nous devons rendre hommage aux soldats russes qui se sont battus côte à côte avec les soldats français pour défendre Reims. »
Dans le même esprit, la commission intergouvernementale franco-russe, à la faveur de l’Année France-Russie en 2010, a décidé la construction, à Paris, d’un monument dédié aux soldats et aux officiers du corps expéditionnaire russe. Le ministre français de la Culture, Fréderic Mitterrand, remarqua qu’en France peu de gens étaient familiers de cet épisode héroïque, mais qu’il y avait là une dette de mémoire à la signification immense. Le monument érigé à Paris sur la rive droite de la Seine près du pont des Invalides a été inauguré le 21 juin 2011, en présence du Premier ministre V.V. Poutine.
Et enfin, l’événement le plus récent, qui a servi de prétexte à la rédaction de cet article, est le dévoilement le 16 septembre 2012 du Mémorial de la mémoire à La Courtine, coeur historique « courtinien » de cette tragédie.
Il y a une certaine amertume à observer qu’en Russie aucun mémorial semblable n’existe à ce jour ! AUCUN !

Les descendants « Courtiniens » aujourd’hui en Limousin.

Les manifestations à la mémoire des soldats russes ne se sont pas limitées cet automne à l’inauguration d’une stèle le 16 septembre à La Courtine. A sa suite une conférence historico- culturelle a eu lieu le 10 novembre 2012 à SaintJunien (Haute Vienne), organisée par « les Amis du cinéma » et l’association « La libre pensée ». Le film « 20000 moujiks sans importance »du réalisateur Patrick Legal de France Télévision 3 Limoges.
Le débat a été animé par :
Jean Gavrilenko, le fils de l’un des soldats russes de la Courtine. Il est le principal témoin du film de FR3.
Eric Molodtzoff, le petit fils d’un soldat russe courtinien, tous les deux restés en France après le camp de travail dans la région de Vesoul.
Rémi Adam, historien, chargé de cours à L’Université de Grenoble, auteur du livre « 1917, la révolte des soldats russes en France ».
Régis Parayre auteur de « 1917, histoire de la mutinerie des soldats russes en France »
Il a été suivi d’un intermède théâtral présenté par 2 jeunes comédiens de l’Académie de théâtre de Limoges qui prépare un spectacle sur les évènements de la Courtine, le tout couronné par la prestation de la chorale « Droujba » de Limoges dont le répertoire est composé de chansons populaires et contemporaines en langue russe . L’une des choristes Tatiana Lomeïko est la petite fille d’un soldat courtinien, Ivan Ilitch Lomeïko, décoré de la croix de Saint Georges après la bataille de la Marne, déporté en Algérie et rapatrié en Russie où il a combattu dans l’armée rouge jusqu’à la fin de la guerre civile.
Le plus connu des « Courtiniens » Rodion Malinovski a eu 4 enfants : 3 fils : Robert ingénieur, docteur es-sciences, Guerman colonel de l’armée russe, Edouard, professeur de musique et une fille Natalia Malinovskaia, philologue, professeur au MGOU, écrivain qui conserve les archives de son père et sa mémoire .
Malheureusement, en Russie la mémoire de ces soldats russes qui ont souffert des bouleversements de la guerre et de la révolution ne fait pas l’objet d’une telle attention.
Le seul descendant de Nicolas Goumiliev ( Courtinien de l’autre côté de la barricade), son fils Lev Goumiliev (1912 1992) dont la mère est Anna Akhmatova, est un savant historien ethnologue reconnu. Il a toute sa vie porté l’ombre tragique de son père, fusillé en 1918, Lev Goumiliev a été arrêté 3 fois, a passé 12 ans au Goulag et n’a été réhabilité qu’en 1956. Il a alors pu mener à peu près normalement son travail scientifique.

Conclusion

Ce bref survol résume l’histoire de la présence militaire russe sur les fronts de France pendant la Première guerre mondiale. Quantité de publications – de type commémoratif, historique, militaire et autre, n’intègrent complètement ni l’analyse de la révolte de La Courtine, ni les destins du corps expéditionnaire russe. Les documents publiés révèlent des non-coïncidences et des variantes, en particulier pour ce qui a trait aux données numériques sur les pertes et les victimes dues « aux contraintes relevant de l’obéissance ».
La tragédie des soldats et des officiers russes, enrôlés bon gré mal gré et envoyés loin de leur Patrie, de leur maison et de leurs familles, si héroïque et bouleversante, mérite non seulement une étude approfondie, mais aussi d’être portée à l’écran sous formes documentaire et de fiction dramatique.

Larissa Ostrovskaia
Directrice du programme
du festival de cinéma russe à Limoges en avril 2012,

« L’oubli »

Par Danièle Carrance, novembre 2012

Après le festival de cinéma russe à Limoges en avril 2012, Larissa Ostrovskaia, directrice du programme et Natalia Ivanova, productrice et responsable du festival de cinéma de Limoges auprès du ministère de la culture de Russie ont présenté 2 films à Ussel et à Brive en compagnie du réalisateur Igor Maiboroda, de l’actrice Anastasia Sobina et de moi-même . Ayant logé à proximité de La Courtine je leur suggérai que les évènements de la Courtine de 1917 pouvaient être un excellent sujet pour le film en coproduction avec le Limousin dont nous parlions depuis quelques mois déjà. Aucun d’eux n’avait jamais entendu parler de cette histoire, comme d’ailleurs la plupart des Limousins.

Rentrée à Moscou, Larissa Ostrovskaia s’est plongée dans l’étude de ces évènements surtout lorsque je lui racontai que notre Chorale russe « Droujba » de Limoges participerait le 16 septembre à la commémoration au cours de laquelle serait érigée une stèle en l’honneur des soldats russes morts à La Courtine elle me demanda de répondre à la question : Pourquoi cet oubli ?

Pourquoi la France a-t-elle oublié si longtemps l’histoire du corps expéditionnaire russe et plus particulièrement la mutinerie de la Courtine ? Voici ce que je lui ai répondu :

Après avoir instamment réclamé auprès de Nicolas II l’arrivée de troupes russes en France, celle-ci ne pouvait guère être fière du traitement qu’elle leur avait infligé. Certes elle les avait accueillies triomphalement en 1916 à Marseille ,mais , par la suite, autant sur le front où les soldats russes furent généralement plus exposés et plus touchés que les autres pendant les combats d’avril 17 qu’au camp de La Courtine où ils furent relégués pour des raisons politiques, alors qu’ils ne demandaient que leur rapatriement en Russie, puis bombardés sur ordre de la France et enfin emprisonnés à Bordeaux et à l’Ile d’Aix, envoyés sur des chantiers de travail dans l’est de la France ou aux travaux forcés en Algérie, n’étant rapatriés qu’en 1920. C’est très certainement la principale raison pour laquelle la France a occulté l’histoire de ce corps expéditionnaire russe pendant la première guerre mondiale.
La première étude historique date de 1930. Il s’agit de « La mutinerie de La Courtine » du journaliste Pierre Poitevin qui n’y transmet que la version officielle de l’histoire ! Mais elle a eu au moins le mérite d’exister et de sortir de l’oubli cet épisode de la guerre. Après la deuxième guerre mondiale, le grand historien Marc Ferro a étudié plus sérieusement ces évènements, mais ce n’est qu’à la fin des années 80 que Rémi Adam se plongea dans leur étude avec sa thèse de doctorat qui fut le socle d’un livre qui fait depuis référence, « L’histoire des soldats russes en France , les damnés de la guerre », paru en 1996. Ce qui permit la réalisation du film « 20000moujiks sans importance » de Patrick Legall à FR3 Limousin en 99. C’est à partir de là qu’est né un véritable intérêt pour cet épisode assez exceptionnel où l’on voit en Limousin se créer un soviet de soldats avant la révolution d’octobre. La seconde raison probable de cet oubli est que dans toute tragédie les témoins et les victimes manifestent le plus souvent, une grande pudeur et ne peuvent s’exprimer que très longtemps après. On a pu le constater après la shoah ou après la guerre d’Algérie plus récemment. Eric Molodtzoff, le petit fils d’un soldat russe de La Courtine , resté en France après le chantier de travail dans l’est, raconte que son grand père ne parlait jamais ni de la guerre ni de la Russie, sans doute aussi pour mieux s’intégrer dans la société française des années 20 où l’immigration était importante.

Le grand père de Tatiana Lomeïko ( elle vit actuellement à Limoges) ancien mutin du camp de La Courtine, ,blessé pendant la bataille de la Marne, médaillé de la croix de Saint Georges , déporté en Algérie puis rentré en Russie , soldat dans l’armée rouge pendant la guerre civile, fut lui aussi, sa vie durant, très avare de paroles sur son passé, surtout dans la sphère familiale. Par contre , Jean Gavrilenko qui a été la source principale des témoignages du film grâce aux cahiers de son père retrouvés après sa mort, a appris le Russe et renoué avec sa famille russe dans les année 60 à l’époque où Malinovski était devenu ministre de Krouchchev. Stéphan Gavrilenko avait été envoyé sur un chantier de travail. Ces cahiers « journal de l’année dernière « ont été publiés à Krasnodar en Russie en 2008.

Le regain d’intérêt actuel dans la région Limousin s’inscrit dans un mouvement de demande déjà ancienne de réhabilitation de tous les mutins de la guerre de14 de la part de associations de défense des droits de l’homme et de la « Libre Pensée » et particulièrement des 300 ou 600 soldats français, tués pour l’exemple. Après les massacres de 1916 et début 1917, l’incompréhension sur l’utilité de cette guerre autant sur le front oriental en Russie, en Hongrie qu’en France les mutineries étaient nombreuses et même les fraternisations entre soldats ennemis. La relégation de soldats russes à La Courtine avait pour but d’éviter la contagion.

Tous les ans les associations renouvellent leur demande de réhabilitation et tout particulièrement sur le plateau des Millevaches, terre de résistance et rébellion, où la révolte de la Courtine reste un exemple. C’est à Gentioux , petite commune du plateau à 30 km de la Courtine qu’a été érigé, tout de suite après la guerre de 14, un des seuls monuments aux morts de France qui proclame « Maudite soit la Guerre » . Chaque année les militants pacifistes de toute la région s’y réunissent depuis 25 ans le 11 novembre , cette année en présence de Rémi Adam et des 3 descendants courtiniens cités plus haut .
Danièle Carrance (novembre 2012)



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